jeudi 18 juin 2020

Savoir… que l’on ne savait pas


Dans mon bureau trône une reproduction de la carte du monde de Willem Janszoon Blaeu de 1635.

J’aime particulièrement cette représentation du globe, parce qu’elle est inachevée. Le cartographe s’en est tenu à des lignes évanescentes, voire même manquantes, là où les territoires étaient encore vierges d’explorateurs. Il a préféré l’absence à la tentation de compléter le contour de terres inconnues en puisant dans son imagination. Quelle sagesse que de représenter de la sorte les limites de ses connaissances ! Et quelle leçon d’humilité, qui pourrait en inspirer plus d’un aujourd’hui !
Alors que la pandémie de coronavirus semble derrière nous en Suisse, on assiste à un déferlement d’opinions en tout genre de gens qui sont persuadés de savoir : savoir ce qu’il aurait fallu faire, ou ne pas faire, au plus fort de la crise. On est toujours plus intelligent après coup, rappelle le dicton. Mais justement, être intelligent, c’est se rappeler que l’on n’avait pas alors l’information dont on dispose aujourd’hui, que l’on ignorait ce que l’on apprendrait seulement plus tard. Il se trouve que notre cerveau est un champion du remplissage du vide, prouesse qui va de pair avec l’oubli. Nos souvenirs, contrairement à la carte de Blaeu, intègrent les savoirs qui sont apparus plus tard pour redessiner le passé.
Cette faculté à imaginer des issues différentes fait sans aucun doute la force de notre espèce. Grâce à elle, nous pouvons apprendre sans devoir expérimenter tous les scénarios. Plutôt que de mettre notre vie en jeu, ce sont nos modèles du monde qui évoluent, les moins adaptés disparaissant au profit des plus adéquats. Un avantage certain, à condition toutefois de ne pas confondre nos fantaisies avec la réalité. Les « Si seulement… », « Il aurait fallu… », « On n’aurait pas dû… » fleurissent alors comme autant de motifs à regretter, à s’énerver, à s’attrister, c’est-à-dire à brasser des émotions inutiles, puisque sans lien avec ce qui a effectivement eu lieu. A l’image d’un boursicoteur qui s’en veut de ne pas avoir acheté au plus bas pour vendre aux prix les plus favorables : lire les cours d’hier est plus aisé que de prédire ceux de demain, à n’en pas douter.
Nous sommes souvent – mais apparemment pas toujours – plus intelligents après coup, alors que nous connaissons ce que nous ne savions pas alors. Puisse cette intelligence nous prémunir de juger les décisions d’autrui sur la base d’informations dont il ne disposait pas à ce moment ! Puisse cette intelligence nous rappeler humblement que nous n’aurions certainement pas fait mieux que ceux qui avaient la charge de prendre des décisions cruciales alors !
Et surtout, puisse cette intelligence nous rappeler que notre carte du monde est toujours incomplète, que demain nous apprendra des choses que nous ignorons aujourd’hui ! Qu’il est apaisant de savoir… que l’on ne savait pas. Merci Monsieur Blaeu de nous le rappeler.

Article paru dans La Liberté du 13 juin 2020.

vendredi 14 février 2020

Le poids des mots et la couleur du rire


Ainsi, les blondes auraient maille à partir avec l’orthographe si l’on en croit la Plage de Vie du 31 janvier de La Liberté ! Bien entendu, personne ne prête foi à pareille allégation, surtout pas son auteur à l’ironie subtile. Il est évident qu’il s’agit d’un trait d’humour, même si certaines personnes en rient… jaune. En réalité, rien de permet d’affirmer que la couleur des cheveux exercerait la moindre influence sur l’intelligence ou l’esprit pratique. Mais ce n’est pas anodin pour autant : prétendre que la couleur des cheveux, en particulier la blondeur, impacte l’intelligence produit effectivement des conséquences négatives mesurables.

Des chercheurs ont mis cet effet en évidence en réunissant une centaine de femmes à qui ils ont demandé de remplir des questionnaires d’intelligence. Résultat sans surprise : aucune corrélation n’apparaît entre la couleur des cheveux et le QI. Dans une deuxième phase, ils reproduisent le protocole avec un autre groupe de dames, mais en commençant par raconter quelques blagues sur les bondes pour détendre l’atmosphère. Cette fois-ci, les bondes se révèlent significativement moins performantes que les autres.

Cet effet est loin d’être anecdotique. Il a été maintes fois reproduit par la suite : si l’on active le stéréotype de la blonde nunuche, les femmes à la chevelure dorée ou ambrée voient leurs performances diminuer. De même qu’il est apparu que de laisser des petites filles jouer avec une poupée Barbie durant 5 minutes entraînait une limitation de leurs aspirations professionnelles directement après. Elles citent alors essentiellement des métiers peu valorisés et moins bien rétribués traditionnellement associés au sexe féminin (que je préfère ne pas mentionner ici de peur d’être taxé de sexisme). Il est vrai que cette poupée incarne le stéréotype d’une femme hypergenrée. Quand bien même on propose aux filles de jouer avec Barbie médecin, rien n’y fait, les résultats sont pareillement désespérants.

Le mécanisme à l’œuvre derrière la malédiction des blondes est maintenant bien décrypté. La personne visée attribue une partie de ses ressources intellectuelles à lutter contre les images négatives véhiculées à son encontre : « Non, ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas parce que je suis blonde que je suis bête… » Autant de ressources perdues pour la tâche demandée.

Depuis que j’ai pris connaissance de ces recherches, je me méfie des traits d’humour – des witz comme on dit chez nous – qui dévalorisent une catégorie de gens en particulier : des Bourbines lents à la comprenette, des femmes dangers publics au volant, des psys plus timbrés que leurs patients (ben voyons !), etc. Sous couvert de rigolade, on se fait complice de la transmission de stéréotypes nocifs et réducteurs.

Alors, même plus le droit de rire alors que la liberté d’expression est menacée de toute part ? Si, bien sûr, et plutôt deux fois qu’une, mais quand on a bien saisi la différence entre rire avec et rire de !

Article paru dans La Liberté le 5 février.

jeudi 30 janvier 2020

Une magnifique croisière aux sources du bonheur

J'aurai le plaisir d'animer une croisière vers le Cap Nord organisée par Psychologies Magazine.
Plus de détails en cliquant ici.
Au plaisir de vous y retrouver !


samedi 25 janvier 2020

Sur les cendres fumantes de nos bonnes résolutions

"Perdre du poids, manger plus sainement, pratiquer régulièrement de l’exercice, diminuer sa consommation d’alcool… Peut-être reconnaissez-vous l’une de vos bonnes résolutions pour cette nouvelle année? Ou plutôt ce qu’il en reste: un goût d’échec amer. Vous vous fustigez alors de ne pas avoir eu assez de volonté, tout en jurant de faire mieux la prochaine fois...

Pourquoi avez-vous craqué? Sans doute avez-vous surestimé votre volonté. Ce qui vous a amené à négliger les facteurs issus du contexte. Quand vous décidez de faire du sport trois fois par semaine, vous êtes confortablement installé dans votre fauteuil. Alors que lorsqu’il s’agira de se rendre à la salle de fitness, vous aurez déjà une éprouvante journée de travail derrière vous. Et une envie folle de voir le film programmé à la télévision…"

Le thème des bonnes résolutions fleurit régulièrement dans les médias en début d'année. J'ai pris le parti d'attendre un peu pour en parler, d'attendre qu'elles se soient évaporées ou fracassés contre la dure réalité.

L'article a été publié dans La Liberté du 22 janvier de cette année. Il y est accessible dans son intégralité.

Surtout, on y découvre une stratégie pour pallier notre volonté défaillante : les contrats d'Ulysse, à l'image du héros mythologique.
Oeuvre de Gildas Flahault